05 décembre 2007
Etudes balistiques.
J'avais bien perçu quelques gloussements venant du carré terrible, au fond à gauche de la salle 206. Ceux-ci se noyant dans la masse sonore informe des bavardages qui accompagnent inaliénablement la complexe opération de découpage-collage - comme si le fait de fermer et ouvrir les doigts afin d'actionner le ciseau devait nécessairement provoquer l'ouverture et la fermeture de la bouche en vue de produire un son - je n'y avait pas prêté plus d'attention que cela.
Je m'apprêtais alors à me retourner d'un geste leste et vif, exigeant péremptoirement les carnets du carré en question, mais voilà, ma craie buta sur quelque chose de blanc, difforme, et gluant, collé au tableau noir tel une huître à son rocher. Diantre, une boulette !
Il fallait donc mener l'enquête. L'endroit où s'était scratchée ladite boulette, la forme qu'elle avait adopté en rencontrant le tableau sur le chemin, tout confirmait mes supputations initiales : la boulette venait bien du fond gauche de la salle.
Calmement, je me retournai donc afin de sévir.
"J'attends".
J'avais de sérieux doutes sur la personnalité de celui qui aurait pu commettre un tel délit, mais voilà, la présomption d'innocence étant ce qu'elle est, il me fallait une preuve.
Or, voici que C., un garçon habituellement calme, se jette en arrière violemment et me lance avec l'air étonné et consterné de celui qui va subir une injustice terrible, tel Guy Seznec devant ses bourreaux :
"Eeeh, m'sieur, j'vous jure, c'est pas moi !"
Tournant machinalement mes craies dans la paume de ma main droite, je lance la réflexion qui tue, imparable et difficilement contestable :
"Tu te sens coupable C. ?
- Quoi ?
- Tu as quelque chose a te reprocher ?
- Ben non, mais c'est pas moi, eh j'vous jure m'sieur, hein, c'est pas moi."
Malaise.
"Bon. J'attends. Le coupable."
Moi qui pensait, benoîtement, que mes petits 5e allaient se serrer les coudes, faire face à l'affront de façon solidaire, non, 12 ans a peine et ils mettent en application l'une des vertu les mieux en vue de l'ère Sarkozy : la délation. Les meilleurs se cachent sous la table en espérant être oubliés, les autres y vont bon train sur les suppositions hasardeuses, dénonçant leurs camarades de table tels des collabos de la première heure : "chuis sûr que c'est lui... en tout cas c'est pas lui, j'en suis sûr..". Une place grillée au self, un regard de travers, et vous voilà dénoncer pour lancage de boulette. D'autres, plus syndicalistes dans l'âme, invoquaient la justice : "mais monsieur, c'est pas juste, faut punir les coupables !"
Jusqu'à ce que de ma suprême autorité, usant d'un claquement de main sonore qui en fit péter les tympans de plus d'un, je mette fin à ce salmigondis sonore sans queue ni tête, pour annoncer la décision :
"Bien. Si ce n'est personne, c'est donc tout le monde, vous sortez vos cahiers de texte ou vos agendas, ainsi que vos carnets de liaison, et vous notez donc la punition pour dem..."
Sentence ressentie comme injuste, immédiatement interrompue par d'élégants "heins ?? oh !!! ah !!!" et d'innombrables "mais m'sieur, j'ai rien fait !"
C'est alors que, faisant face à son destin, tel Napoléon affrontant la Bérézina, N., livide, tremblant du genou comme une vache folle, leva le doigt et affirma, d'une vois fluette, mais posée :
"Monsieur, c'est moi".
Le voilà, le courage en personne, celui du valeureux qui, sachant que son acte sera reprimé, l'assume jusqu'au bout pour ne pas que la collectivité en pâtisse.
Me voici donc en possession du fameux carnet, ce passeport nécessaire à la vie de tout collégien, en vue de remplir la case "mot", que je m'apprête à compléter, affirmant que de plus deux heures en supplément un mercredi après midi en vue de terminer le travail non fait ne me paraissent pas de trop.
Fier mais abattu, le coupable qui s'était autodénoncé récupère ledit carnet et ajoute, tel Galilée avant de se faire trancher "ca m'fait pas peur".
Enfin - enfin ! - l'affaire était résolue, le coupable puni, et tout rentrait dans l'ordre, une grave erreur judiciaire était évitée, C. n'était pas puni, la Terre pouvait continuer de tourner.
03 décembre 2007
Prof malade.
Le trcu, quand t'es prof, ben c'est que tu peux pas te sentir super mal en plein milieu du cours. Genre t'as la gerbe qui te viens et une envie fulgurante de repeindre le fond de la cuvette couleur kaki, mais tu peux pas, parce que tu présentes le magnifique transparent que t'as pondu la veille sur l'Afrique, avec les principales régions, les pays etc...
Les marmots, eux , ils voient bien que t'as deux fois plus de valises sous les yeux que d'hab, et ils en profitent pour te charrier gentiment parce que tu trouves pas la prise, qu'est là, juste là, pour brancher le rétro.
Tu t'apprêtes a attedre la fin de l'heure en déblatérant machinalement ton cours malgré l'impression que tu vas mourir a chaque fois que tu fais un mouvement, mais bon, voilà, un bon vieux relent te fais sentir que non, ca va pas être possible.
Tu prétextes donc une photocopie oubliée et désignes une volontaire pour dénoncer ses p'tits camarades en cas de grabuge, mais bon, vu que dans la précipitation, tu pars sans ton sac, les marmots, pas bêtes, hein, ils se doutent bien qu'il y a un truc qui tourne pas rond.
Tu te vides donc de tout ton corps, ca n'en finit tellement pas que t'as l'impression que même tout l'intestin va finir au fond de la cuvette, et puis les viscères, et tout ce que t'as à l'intérieur de ton corps qu'a même pas été nourri au bifidus acti, et tu t'avales deux immo-machin tru, histoire de t'assurer le coup pour le restant de l'heure.
Evidemment, les marmots, z'en ont profité pour faire la foire, pas bête qu'ils sont, un peu d'autorité, malgré ton air livide, et puis c'est reparti comme en 40, jusqu'à ce qu'un un peu plus malin demande
"mais, monsieur, elles sont où vos photocopies ?"
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Sinon, dans une copie de seconde - on travaillait sur le chapitre "Nourrir les Hommes" et je leur avait présenté une affiche faite par le CCFD- on apprend, pourquoi pas, que le Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement, est un... parti d'extrême-gauche. Mais bien sûr.
02 décembre 2007
Free Hugs
Le samedi, c'est pas que ravioli, c'est aussi la journée mondiale de lutte contre le SIDA - enfin, le 1er décembre quoi.
Du coup, l'Unité de Prévention et d'Education du CH de ma ville a organisé une opération calins gratuits dans les rues du centre ville, sur le mode de la campagne de pub de l'INPES : "le SIDA, ca ne s'attrape pas comme ca". Plusieurs associations y ont participé, dont les Scouts et Guides de France, emmenés par ma pomme. Nous v'la, tout l'après-midi dans le centre ville, avec nos pancartes "calins gratuits", a distribuer documentation, plaquettes d'information et préservatifs. En tant que responsable de jeunes de 15 à 17 ans, ca me semblait pas mal de les sensibiliser à la question en les faisant participer à ce genre d'actions, en allant à l'encontre des préjugés, de le faire sous forme ludique en plus.
Quelques rejets, quelques réactions sympathiques, pas mal de participation en tout les cas. Faut du bagout, pis être un peu bonimenteur, ca me va bien !
29 novembre 2007
Best of.
Le truc, quand on enseigne l'Histoire-Géo, c'est qu'on en apprend souvent de belles. Disons que certains ont parfois du mal avec l'espace-temps. Ainsi, cette question:
"Monsieur, Louis XIV, y pouvait pas prendre son avion pour aller visiter son royaume ?"
Non, non, j't'assure, y pouvait pas.
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Quelqu'un est tombé sur ce blog en cherchant "les filles nuee". QU'IL SE DENONCE !
Pfff, franchement, le monde est rempli de pervers.
27 novembre 2007
Conseils.
Ce soir, mon premier conseil de classe. Hé hé.
En fait, rien de bien méchant. Une classe plutôt facile. Débat qui avait eu déjà lieu trois cent mille fois sur la fameuse note de vie scolaire. Juste deux cas sur lesquels on a buté. A l'un reconnu comme universellement "relou", et dont les parents sont encore plus "relous", j'ai mis comme appréciation "N... confond la salle de classe avec un café-théâtre". Ca passe, mais le prof principal se voyait déjà à nouveau avec les parents sur le dos. Promis, si ils reviennent à la charge j'assume. On va quand même pas se laisser impressionné, non mais oh, hein. Autre problème : son copain, dont tout le monde sait pertinemment qu'il triche, mais que personne n'a réussi à goalé. Y en a qui sont plus doués que d'autres. La dernière fois, une qui m'est passé direct de 6 a 18. Ben tiens. La prochaine fois j'te la foutrais à une table toute seule avec une feuille et un stylo sur la table, même pas le capuchon. J'ai pas encore la bouteille pour capter tous les trucs, moi.
Les potins et les ragots vont bon train. Un collège, ou un lycée, c'est une usine a potins et ragots. Et il parait qu'untel il a dit ca sur machin... mais truc ses cours sont pas structurés, et ce qu'il demande c'est trop dur, tu comprends pas. A tel point que tu te demandes pas si les gens avec qui tu parles ne ragotent pas sur ton dos. Bref.
22 novembre 2007
Primé
J'ai eu l'honneur de recevoir, avec une autre lauréate, le Prix Espoir de la Fondation Charles de Gaulle ce mercredi après-midi, en récompense de mon mémoire de maîtrise effectué en 2005.Un peu d'autopromotion ne fait jamais de mal.
Petits fours et champagne, obligatoire, en présence de Pierre Mazeaud, président de la Fondation, ancien président du Conseil Constitutionnel, du secrétaire général Alain Plantey, et autres monuments du gaullisme. Le prix Espoir revient aux jeunes de moins de 30 ans ayant travaillé sur le général de Gaulle, ce qui fût en partie mon cas. Un peu surpris de recevoir ce prix, qui acte un travail qui m'avait particulièrement intéressé.
Début de soirée sur Paris, dîner au restaurant marocain avec un ami et ma chère maman, qui était présente, pour éviter les bouchons, puis retour chez moi, lessivé.
J'avoue que passer en deux heures de temps des 6e1 agités à l'ambiance feutrée et au champagne de la Fondation, c'est un exercice.
Je fonctionne encore en flux tendu au niveau de la prépartaion des cours, sans parler des copies à rendre et des conseils de classe qui approchent. Je vais de ce pas, d'ailleurs, mettre des appréciations sur des bulletins. Je suis entrain de me creuser la tête pour pondre des trucs un peu inventifs, autre que les laconiques "médiocre" ou "excellent". Le Dieu du commentaire n'est pas avec moi.
19 novembre 2007
Je suis pas thérapeute familial
8h10. Je retrouve mes chères têtes blondes de 5e. Mignons, un peu agités, mais bon. Tiens, B. est revenu - son exclusion temporaire (pour avoir apporté un pistolet à bille dans l'optique, je cite, de "tirer sur les fesses des filles") se finissait aujourd'hui. Correction d'un contrôle sur l'empire musulman, le niveau est plutôt correct. 9h05, j'ai une nuée de gamins autour de mon bureau réclamant qui un point manquant, qui une question non comprise, d'autres essayant vainement de négocier un demi voire un quart de point en plus. 9h15 me voilà en salle des prof, a faire force photocopies, contrôle de connaissance à élaborer, diverses paperasseries à répondre et bavardages avec les collègues - c'est toujours comme ca qu'on a les informations les plus intéressantes (ah bon , il faut rendre les notes sur clef USB pour vendredi ?) et correction de copies. 10h50, il est l'heure de partir au lycée, retrouver mes secondes SMS en contrôle ce lundi, sur un sujet commun français - histoire. Avachies sur leurs copies, elles sont gentilles, mais l'air encore plus amorphes que d'habitude. Electro-encéphalogramme plat. Bref. Cinq minutes avant la fin de l'heure, elles sont tellement a plat que je relève les copies, et je les laisse prendre leur pause déjeuner.
Retour à la case collège pour le déjeuner avec quelques collègues. Discussion autour de quelques cas qui ne vont visiblement pas finir l'année ici. Correction de quelques copies. Puis rebelot à la case lycée. Deux heures enfermés dans une salle, pour une séquence qui va plus vite que prévu - oui, c'est ca les joies du début aussi : faut prendre ses marques. Bon, on meuble avec deux ou trois exercices et un magnifique schéma (le fonctionnement de l'agro-businness, puis un paragraphe sur, en gros, une agriculture qui menace l'homme et l'écosystème). Quelques détail à régler avec la CPE du lycée. Une élève qui zappe systèmatiquement les contrôles a qui j'ai donné une interrogation sur mesur pendant une heure de permanence.
Retour à nouveau à la case collège, suite - et pas fin - des copies à corriger, puis vers 17h05 arrivent les parents de S. petit gamin de 5e, visiblement mal dans ses baskets, S., enfant adopté, est intelligent, vif d'esprit, mais en fait le moins possible, et surtout, son comportement ne montre pas la maturité qu'on pourrait attendre d'un enfant de cet âge. A la discussion, il semble plutôt triste et mal à l'aise, un peu moche pour un garçon de 12 ans. Et pourtant, quand il fait des réflexions, même bâclées, elles sont souvent pertinentes.
A l'énoncé, visiblement les parents ne sont pas étonnés. Ils évoquent le peu de présence, le manque de communication, la naissance d'un petit frère qui vient les perturber, de grave problèmes familiaux que l'on soupçonnait déjà, et le gamin de pleurer en silence au milieu de tout cela - un peu encore et la mère allait s'y mettre ! J'ai pas l'habitude de ce genre de situations et c'est pas du tout mon truc, mais ce gamin donne vraiment envie de l'aider.
18h30 passés, je vais m'acheter quelques fringues - faut me faire classieux pour mercredi, je vous dirai pourquoi ! De retour chez moi son histoire me trottine dans la tête, et j'ai pas vraiment le courage de me mettre à bosser, bien qu'il faille. Je vais encore en apprendre de belles sur "la naissance du christianisme" dans mes copies de seconde !
16 novembre 2007
Le parcours du débutant.
Le truc, chez les contractuels, c'est ca : tu es jeté dans la gueule du loup avant même d'en avoir prit conscience. Tu te retrouves un jour à faire un remplacement, tu as les diplômes requis, parfois une infructueuse année d'IUFM derrière toi, tu as passé les entretiens, avec les proviseurs, mais voilà, comment dirai-je, quand tu te retrouves face aux 3°2 et que tu as compris que tu devais t'asseoir derrière le bureau, tu ravales ton sourire de jeune premier. Bon, tu es dans le privé, dans un bahut cossu, mais, oui, figures-toi, les riches aussi ont leurs problèmes. Alors bon, tu as assuré tes arrières, tu as appelé et rappelé le prof que tu remplaces, tu as tout bien préparé et bien noté - chose que tu feras de moins en moins consciensieusement - tu t'es couché à 2 heures du matin la veille pour tout relire, repréparer, repenser, mais tu n'avais pas pensé aux 12 500 choses annexes que tu allais devoir faire.
Jeté dans le bain directement, tu apprendras rapidement, grâce à tes collègues notamment, ce qu'il vaut mieux faire ou non, et comment réagir face à différentes situations. Tu noteras toi-même tes progrès, et tu seras rapidement de moins en moins déconcerté par les questions parfois - comment dirai-je ? -déroutantes de tes élèves :"Monsieur, pourquoi Louis XIV il s'appelle Louis ?"
Vous y avez déjà pensé, vous, à cette question ?
Tu développeras un sens de l'humour nécessaire à la survie en milieu éducatif. Voire indispensable, face à certaines situations cocasses.
Contractuel que tu es, tu auras évidemment un emploi du temps pourri, avec le lundi et le vendredi comme journées les plus chargées, pour un salaire miséreux, mais tu seras fier d'apporter ta belle pierre à l'élaboration d'une culture commune nécessaire aux citoyens de demains que sont nos enfants.
Non, je déconne.
Mais, today it's friday and I'm in love - ou pas.